Programmation 2025 — 2026

Orientalisme : déconstruction symphonique d’un fantasme occidental

La genèse de l’orientalisme

Dès le XVIIIème siècle, la littérature et les beaux-arts contribuent de manière décisive au développement de la fascination occidentale pour « l’Orient ». Cet imaginaire stéréotypé – souvent réduit, dans une confusion géographique désolante, à un exotisme fait de déserts et de routes de la soie – s’affirme surtout au XIXème siècle, lorsque les puissances européennes intensifient leurs politiques de conquête et d’expansion en multipliant les missions en « Orient ». Les récits de voyage des premiers touristes, artistes comme grand·e·s bourgeois·e·s, ont renforcé cette perception déformée, fantasmée, qui imprègne encore aujourd’hui la culture populaire de représentations marquées par l’héritage colonial.

« ... l’Orient, soit comme image, soit comme pensée, est devenu, pour les intelligences autant que pour les imaginations, une sorte de préoccupation générale [...] ces pensées se sont trouvées tour à tour et presque sans l’avoir voulu hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même, car l’Espagne, c’est encore l’Orient ; l’Espagne est à demi africaine, l’Afrique est à demi asiatique. »

Victor Hugo, préface des Orientales (1829)

Les femmes – et plus particulièrement leur corps – deviennent l’incarnation de ce fantasme dans les arts. À l’image de ce « pays fabuleux des Mille et Une Nuits, [cette] patrie du génie, des formes gracieuses, des couleurs éclatantes et des parfums enivrants » (G. de Nerval, Voyage en Orient, 1851), elle sont lascives dans L’Odalisque de F. Boucher (1745) et de J.-A.-D. Ingres (1814) ou voluptueuses dans La Mort de Sardanapale de E. Delacroix (1833). En musique, N. Rimsky-Korsakov leur rend hommage dans sa suite symphonique Schéhérazade (1827) tandis que H. Berlioz leur donne une voix dans La Captive (1829).

E. Delacroix, Les femmes d’Alger dans leur appartement, 1834, huile sur toile, 180 x 229 cm, Paris, Musée du Louvre.

La déconstruction du fantasme

Ce n’est qu’au moment des Indépendances que les voix contestataires trouvent enfin un véritable écho dans le monde occidental. En 1978, E. W. Saïd, critique palestino-américain et cofondateur de l’Orchestre national de Palestine en 2010 avec S. Khoury, expose sa thèse : celle d’un Occident qui a conçu l’Orient à partir de ses besoins, ses désirs et ses rêves. Il marque ainsi l’émergence des études postcoloniales, qui voient d’abord le jour dans les universités américaines avant de se répandre à travers le monde.

« L’Orient a presque été une invention de l’Europe, depuis l’Antiquité lieu de fantaisie, plein d’êtres exotiques, de souvenirs et de paysages obsédants, d’expériences extraordinaires. Cet Orient est maintenant en voie de disparition : il a été, son temps est révolu. »

Edward W. Saïd, Orientalism (1978)

Derrière l’exercice d’un pouvoir politique, la colonisation s’est imposée comme une prétendue mission civilisatrice, entraînant la destruction des structures symboliques des peuples colonisés. A. Césaire le soulignait déjà dans son Discours sur le colonialisme (1950) : « Je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées. »

Dès lors, il semble essentiel de porter un regard critique sur les grands classiques orientalistes tels que Lawrence d’Arabie (D. Lean, 1962), Aladdin des studios Walt Disney (J. Musker, R. Clements, 1992) ou In a Persian Market (A. Ketèlbey, 1920), qui occupent toujours une place importante dans les arts. En ce sens, c’est la notion même d’« Orient » qu’il est crucial d’interroger : que recouvre-t-elle réellement ? Quels territoires ? Quel regard porter sur les œuvres orientalistes à l’heure des études postcoloniales, et comment reconnaître enfin la valeur artistique des cultures représentées, dans toute leur singularité et leur diversité ?

Edward W. Saïd

Aimé Césaire

Orchestrer la déconstruction

C’est autour de ces questions que La Symphonie délibérée a choisi de construire sa programmation cette année. Intitulée « Orientalisme : déconstruction symphonique d’un fantasme occidental », cette saison entend redonner la parole à celles et ceux longtemps effacés derrière l’image fantasmée de « l’Orient ».

Au travers d’un grand concert-conférence, l’orchestre convie des chercheur·e·s en musicologie, ethnologie et études orientales, ainsi que des acteur·rice·s associatif·ve·s, pour croiser savoirs, expériences et regards. Au-delà de la seule représentation musicale, le projet se veut un espace de rencontre, de transmission et de reconnaissance, où musicien·ne·s, chercheur·e·s et étudiant·e·s collaborent pour déconstruire les imaginaires hérités et donner corps à d’autres récits possibles.

Souhaitant valoriser les pratiques artistiques en amateur et encourager l’engagement collectif, l’orchestre fait le choix d’une représentation animée exclusivement par des musicien·ne·s bénévoles. L’inclusion des élèves volontaires des associations de l’Inalco renforce cette dynamique participative : un chœur spécialement formé viendra compléter l’orchestre sur certaines œuvres de la programmation dans la volonté d’honorer l’héritage linguistique et musical « oriental », dont le système, « en dépit de ses contraintes, […] constitue un réservoir plurimillénaire de styles, d’ornementations et de rythmes » (K. Kassar, F. El Abdallah).

Porté par une démarche éducative, sociale et interculturelle, le projet entend interroger les stéréotypes, favoriser le dialogue entre les cultures et affirmer la place des pratiques artistiques collectives comme vecteur d’émancipation et de compréhension mutuelle. 

Associations étudiantes de l’Inalco partenaires du concert

Peyvand – Association étudiante de la section persane
A. D. E. T – Association des étudiants de turcologie
Assila – Association du département des études arabes de l'Inalco

In a Persian Market – Albert Ketelbey (1920)

Schéhérazade, 1er mouvement, La mer et le vaisseau de Sinbad – Nicolai Rimsky-Korsakov (1888)

Hymne à Nikkal – chant hourrite (1400 avt. J.-C.)

Concierto de Aranjuez, 2e mouvement, Adagio – Joaquin Rodrigo (1939)
Guitare soliste : Avril Deschryver

Ey Sareban – Mohsen Namjoo (2005)
Avec chorale persane

Le Beirut – Fairuz (1989)
Interprète : Tanina Souaguen

Sari Gelin – chanson populaire
Avec chorales turque, persane et arabe

Programme musical

La chanteuse Fairuz (Nouhad Haddad)